BUTA, Bas-Uélé – C’est le genre d’image qui fait basculer le destin d’une aire protégée. Jeudi dernier, au plus profond de la forêt du secteur de Bongongo, une patrouille d’écogardes de l’ICCN est tombée sur une scène à la fois insoutenable et porteuse d’espoir : un okapi adulte, Okapia johnstoni, l’animal emblème de la RDC, agonisant dans un piège à collet en acier posé par des braconniers.
L’animal, légèrement blessé à une patte mais vivant, a été sauvé in extremis. Les écogardes ont quadrillé la zone pour réduire le stress – facteur souvent fatal chez cette espèce hyper sensible – avant que les équipes techniques ne lui administrent les premiers soins en vue de sa remise en liberté. Acte de bravoure, acte de routine pour ces hommes qui travaillent dans des conditions extrêmes.
Mais au-delà du sauvetage, c’est la portée scientifique de l’événement qui est considérable.
La preuve vivante qui manquait
Créé sous l’époque coloniale belge, le Domaine de Chasse de Rubi-Télé, qui s’étend sur près de 11.000 km², est l’une des plus anciennes aires protégées de la RDC, après le Virunga. Longtemps, sa valeur pour la conservation de l’okapi – espèce endémique, totalement protégée par la loi congolaise et inscrite à l’Annexe I de la CITES – restait une hypothèse. On le savait dans la Réserve de Faune à Okapis (RFO) d’Epulu, aujourd’hui sous forte pression. À Rubi-Télé, il fallait encore le prouver.
C’est désormais chose faite. Avec l’appui des communautés locales, ce sauvetage apporte, selon l’ICCN, « une confirmation scientifique irréfutable » de la présence de l’espèce dans le massif forestier de Rubi-Télé.
Une donnée capitale pour le projet ambitieux porté par l’ICCN, financé par Rain Forest Trust et exécuté sur le terrain par la Fondation du Zoo d’Anvers (AZF) : renforcer le statut de protection de l’okapi et faire basculer Rubi-Télé d’un simple domaine de chasse à une réserve intégrale.
Trois piliers pour inverser la tendance
Car le piège en acier raconte aussi l’autre face de la réalité. Rubi-Télé est malade. Orpaillage clandestin, exploitation artisanale du bois, chasse commerciale : les menaces sont structurelles.
Dans son communiqué signé par le Directeur-Coordonnateur de l’Organe de Gestion CITES/RDC, Jean-Joseph Mapilanga Wa Tsaramu, l’ICCN le reconnaît : il y a urgence à anticiper la dégradation de cette population.
La feuille de route est désormais claire et repose sur trois piliers :
1. Le muscle : accélérer la mise en place d’une unité d’élite de lutte anti-braconnage, avec recrutement d’écogardes et de techniciens locaux.
2. Le cœur : négocier un protocole d’engagement communautaire avec les Chefs de chefferies et groupements du secteur Bongongo et du Bas-Uélé.
3. La gouvernance : mettre en place une structure locale de partage d’informations pour éradiquer les trois fléaux : l’or, le bois et la viande de brousse.
L’ICCN, l’AZF et son partenaire Wildlife Conservation Global (WCG), expert reconnu des okapis, assurent être mobilisés pour le suivi de l’animal sauvé.
À Bongongo, un okapi a donc échappé à la mort. Pour Rubi-Télé, c’est peut-être toute une aire protégée qui vient de renaître.
FROK
