​Disparition de Bernard Kasusula : Le vibrant témoignage du Professeur Isidore Ndaywel è Nziem

Redaction
509 Views

À Kinshasa, l’atmosphère des adieux portait la lourdeur des grands départs, mais aussi la dignité des vies pleinement accomplies. Rassemblée pour rendre un dernier hommage à Bernard Kasusula Djuma Lokali — figure tutélaire, ancien ministre, ancienne autorité académique, artisan de la Conférence Nationale Souveraine et membre du Conseil Économique et Social (CES) —, l’assistance a retenu son souffle lorsque le professeur Isidore Ndaywel è Nziem s’est avancé vers le micro.

​Ce n’est pas seulement l’historien émérite de l’Université de Kinshasa ou le vice-président de l’Académie africaine des sciences religieuses, sociales et politiques qui prenait la parole, mais le frère d’armes, le compagnon de route d’une aventure humaine débutée six décennies plus tôt sur le campus de Lovanium.

La genèse d’une amitié forgée dans l’épreuve

​Le récit remonte à la fin de l’année 1964. Deux jeunes étudiants croisent leurs destins : Isidore Ndaywel, alors président du mouvement catholique Pax Romana, et Bernard Kasusula, déjà repéré comme la plume et l’âme de la Jeunesse Étudiante Africaine (JEA) à Stanleyville-Kisangani. De cette rencontre naît une fraternité indéfectible, partagée avec d’autres figures comme Charles Lututa et le Dr Gilbert Kabanda.

​Loin du confort et du prestige dévolus aux universitaires de l’époque, les deux jeunes hommes choisissent le service aux plus démunis comme boussole moral. L’historien a rappelé avec émotion cette veillée de Noël pas comme les autres, passée au cœur de la prison de Makala, à prier, chanter et partager un réveillon préparé de leurs propres mains avec les déténus.

L’épopée « Debout-Stan » : l’humanitaire face à la tragédie

​Mais c’est l’année 1965 qui scellera définitivement leur engagement civique. Au lendemain de la chute brutale de la rébellion à Kisangani et des traumatismes laissés par l’opération Ommegang, le tandem refuse l’attentisme. Ils mettent sur pied l’opération « Debout-Stan » pour venir en aide aux milliers de réfugiés civils en Province Orientale.

​Préparer une telle expédition en avril 1965 relevait de l’audace pure. Embarqués à bord d’un avion de la MONUC avec Max Pierre, accueillis dans une ville où crépitaient encore les balles par le colonel Léonard Mulamba, les jeunes militants découvrent la brutalité du terrain. Isidore Ndaywel n’a pas manqué de rappeler, avec une pointe de nostalgie pétrie de gravité, cette imprudence de jeunesse qui faillit leur coûter la vie : avoir ramassé des douilles perdues sur le tarmac de Simi Simi. Arrêtés à l’aéroport de Ndjili, pris pour des rebelles en raison de leurs origines provinciales du Kwilu et du Haut-Congo, ils passeront une nuit au cachot de Matete. Il aura fallu l’intervention d’urgence du MGR Gillon et du secrétaire général Albert Mpase pour leur éviter le pire dans le climat d’épuration politique de l’époque.

​Grâce à cette témérité, l’opération « Debout-Stan » voit le jour en août 1965 :

  • Bernard Kasusula prend la tête du pôle maraîcher pour nourrir les populations sinistrées.
  • Les futurs médecins (dont le Dr Anatole Sabwa) orchestrent la campagne de vaccination contre les épidémies.
  • Le pôle éducatif réintègre des centaines de jeunes piégés par le conflit, formant ainsi de futurs cadres, agronomes, ingénieurs et professeurs de médecine.

L’héritage des valeurs

​Citant les propos tenus par Bernard Kasusula lui-même en mai 2024, le professeur Ndaywel a rappelé la vision que le défunt se faisait de l’érudition : « L’université n’est pas seulement un lieu d’accumulation des connaissances mais aussi un lieu d’acquisition des valeurs qui préparent la jeunesse à servir la nation. »

​Alors que la communauté nationale pleure la disparition d’un de ses plus grands serviteurs, l’hommage d’Isidore Ndaywel è Nziem résonne comme un passage de témoin. Soixante-un ans jour pour jour après l’épopée de Stanleyville, à la veille de l’Assomption, la République salue la mémoire d’un homme de bien, dont le parcours rappelle que le véritable leadership ne réside pas dans les titres accumulés, mais dans la capacité à se tenir debout aux côtés des plus fragiles.

Frok