« Il ne s’agit pas de promouvoir le cannabis » : John Tongo recadre le débat

Redaction
498 Views

Kisangani — L’annonce faite récemment par le ministre d’État en charge de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire, Muhindo Nzangi, au sujet du potentiel économique de la culture du cannabis en République démocratique du Congo continue de susciter des réactions. Face aux interprétations parfois alarmistes relayées dans les médias et sur les réseaux sociaux, l’ingénieur agronome Kambale Tongo John, assistant chercheur à l’Institut supérieur des techniques médicales (ISTM) d’Isiro, appelle à replacer le débat dans son véritable cadre : celui de la réglementation, de la santé publique et de la recherche scientifique.

Lors de sa récente mission dans le Grand Nord, notamment à Beni, consacrée à la distribution des semences, à la promotion des cultures vivrières et pérennes ainsi qu’au lancement d’une usine de montage de tracteurs agricoles, le ministre d’État avait évoqué la possibilité pour le gouvernement, à travers l’ONAPAC, d’intensifier la promotion de certaines cultures pérennes à fort rendement économique, parmi lesquelles le cannabis.

Cette déclaration a rapidement alimenté la controverse, certains y voyant une volonté de banaliser la culture ou la consommation de cannabis dans une région confrontée à l’insécurité.

Pour John Tongo, cette lecture mérite d’être nuancée. « Le Gouvernement de la RDC ne préconise ni la légalisation de l’usage récréatif du cannabis, ni la culture anarchique de cette plante, encore moins sa mise à la disposition du grand public », explique-t-il, estimant qu’il faut avant toute réaction « comprendre logiquement le contexte des faits ».

Une filière qui reste strictement encadrée

Le chercheur rappelle que le cadre réglementaire congolais distingue clairement l’usage médical et scientifique du cannabis de son usage récréatif. Selon son analyse, les cultures, productions, détentions, utilisations et commercialisations à des fins autres que médicales et scientifiques demeurent interdites.

La culture à des fins médicales ou scientifiques est, elle, soumise à une autorisation préalable du ministère ayant la Santé dans ses attributions.

Dans ces conditions, assimiler l’étude du potentiel économique d’une filière réglementée à un appel lancé à la population pour cultiver ou consommer librement du cannabis constituerait, selon l’enseignant-chercheur, une interprétation éloignée du dispositif juridique en vigueur.

Il rappelle notamment que le cadre réglementaire prévoit une Commission multisectorielle permanente chargée de coordonner les activités liées au développement de la filière et qu’un exploitant agricole de cannabis doit obtenir au préalable l’autorisation requise.

Autorisation ne signifie pas liberté de culture

John Tongo insiste également sur les conditions attachées à toute éventuelle autorisation. Les dossiers doivent notamment préciser l’identité du requérant, la nature de l’activité, l’origine des semences, les espèces et variétés concernées, les sites et superficies de culture, les conditions d’entreposage ainsi que les mesures de sécurité et de surveillance.

Le système repose donc sur la sélection, le contrôle, l’inspection et la traçabilité, et non sur une libéralisation de la filière. Une autorisation peut par ailleurs être retirée en cas de violation des règles, notamment lorsque le cannabis est utilisé à des fins récréatives.

Beni-Lubero : la question sécuritaire reste déterminante

S’agissant particulièrement de Beni-Lubero, le chercheur reconnaît que le contexte sécuritaire impose une prudence accrue. Il estime qu’aucune implantation d’une activité liée au cannabis ne pourrait être décidée sur la seule base du potentiel agricole ou économique de la région.

Les risques sécuritaires, fonciers, environnementaux, sanitaires et institutionnels devraient, selon lui, faire l’objet d’une évaluation préalable approfondie.

Il souligne toutefois que l’insécurité ne signifie pas juridiquement qu’aucune activité agricole ou économique nouvelle ne puisse être envisagée dans l’ensemble de l’espace Beni-Lubero. La question centrale serait plutôt celle de la sélection des sites, de l’évaluation des risques et de la capacité réelle de l’État à assurer le contrôle de la filière.

Santé publique et protection de la jeunesse

Sur le plan sanitaire, John Tongo estime nécessaire de maintenir une séparation stricte entre les différentes catégories d’activités : usage médical autorisé, recherche scientifique, production agricole ou industrielle sous licence, d’une part, et consommation récréative ainsi que trafic clandestin, d’autre part.

Pour lui, l’enjeu n’est donc pas de « promouvoir le cannabis » auprès de la population, mais d’examiner si une filière médicale et scientifique peut être développée dans le strict respect de la loi.

En définitive, l’agronome de l’ISTM Isiro plaide pour un débat fondé sur les faits et le droit. Le potentiel économique d’une filière ne saurait, à lui seul, justifier son implantation. Mais les préoccupations sécuritaires et sociales ne devraient pas non plus conduire à présenter comme illégale une activité médicale et scientifique que la réglementation congolaise encadre déjà.

Pour John Tongo, toute éventuelle initiative devrait surtout garantir la sécurité, la santé publique, la protection de la jeunesse, la préservation de l’environnement, la cohésion sociale et la sécurité alimentaire.