L’IA s’invite au colloque de Kisangani : pourquoi les universitaires veulent revoir les articles 9 et 48 de la Constitution ?

Redaction
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Kisangani, 11 juin 2026 – La place de l’intelligence artificielle dans l’avenir institutionnel de la République démocratique du Congo a été au cœur des échanges lors de la première journée du colloque scientifique consacré à l’évaluation de la Constitution du 18 février 2006, vingt ans après sa promulgation. À l’issue de leurs interventions sur l’intelligence artificielle et les dynamiques sociales, le professeur Gaston Kimbuani et le chef de travaux Joseph Kikuni ont plaidé pour une adaptation de la Constitution aux nouveaux enjeux du numérique, allant jusqu’à proposer la révision des articles 9 et 48.
Pour ces chercheurs, l’évolution technologique impose désormais une redéfinition de la notion même de souveraineté. L’article 9 de la Constitution, qui consacre la souveraineté permanente de l’État sur le sol, le sous-sol, les eaux, les forêts ainsi que les espaces aérien, fluvial, lacustre et maritime, ne répondrait plus entièrement aux réalités du XXIe siècle.
« La souveraineté d’un État aujourd’hui ne se limite plus aux frontières terrestres, maritimes ou aériennes. Il faut désormais intégrer le cyberespace », a soutenu le chef de travaux Joseph Kikuni dans un entretien accordé à la rédaction de Dépêches de la Tshopo.

CT KIKUNI Joseph

Selon lui, la République démocratique du Congo demeure fortement dépendante des infrastructures numériques étrangères. Il cite notamment la faiblesse du domaine internet national « .cd » et l’utilisation massive d’adresses électroniques hébergées à l’étranger.
« Nous vivons une intelligence artificielle à boîte noire où les serveurs contenant nos données sont hébergés hors du pays. Cela ne garantit pas notre souveraineté. Nous réclamons l’intégration de la souveraineté numérique comme disposition constitutionnelle », a-t-il déclaré.
Au-delà de la question de la souveraineté numérique, l’universitaire a également plaidé pour l’élargissement des droits fondamentaux reconnus aux citoyens congolais. Selon lui, l’accès à une connectivité internet de qualité et à une énergie électrique stable constitue désormais un besoin vital qui mérite une reconnaissance constitutionnelle.
Dans cette perspective, il propose également la création d’une institution d’appui à la démocratie chargée de réguler les questions éthiques liées au numérique et à l’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle, entre opportunités et risques
Lors de son exposé, le professeur Gaston Kimbuani a mis en lumière les multiples impacts de l’intelligence artificielle sur les dynamiques sociales contemporaines. Devant un auditoire composé de chercheurs, d’universitaires et d’experts, il a souligné que l’IA représente à la fois une opportunité de développement et un défi majeur pour les sociétés africaines.
L’universitaire a notamment dénoncé l’émergence d’une « culture d’isolement » provoquée par l’usage intensif des technologies numériques.
« Nous sommes dans des maisons où le père et la mère sont assis côte à côte, mais chacun est absorbé par son téléphone. On communique davantage avec des personnes éloignées qu’avec celles qui se trouvent à proximité », a-t-il observé.
Par ailleurs, il a mis en avant le potentiel de l’intelligence artificielle dans la gestion des villes africaines à travers le concept de « smart city ». Grâce à des capteurs intelligents capables de surveiller en temps réel les infrastructures urbaines, les réseaux d’assainissement ou la gestion des déchets, les autorités pourraient améliorer significativement la gouvernance des espaces urbains.
Cependant, le professeur Kimbuani a surtout insisté sur le risque d’une nouvelle dépendance informationnelle de l’Afrique. Il a évoqué la notion de « souveraineté sémantique locale », estimant que les principaux modèles d’intelligence artificielle sont aujourd’hui construits à partir de données, de références culturelles et de valeurs largement issues des pays du Nord.
Selon lui, les données africaines risquent de suivre le même parcours que les matières premières : collectées localement, transformées à l’étranger puis revendues sous forme de services numériques à forte valeur ajoutée.
« Nous risquons d’installer nous-mêmes notre dépendance informationnelle », a-t-il averti, appelant les chercheurs africains à contribuer activement à la production des connaissances et des contenus qui alimentent les systèmes d’intelligence artificielle.
Un débat controversé sur les savoirs ancestraux
Au cours des échanges, Joseph Kikuni a également développé une réflexion originale sur les savoirs traditionnels africains. Selon lui, certaines pratiques autrefois associées à la sorcellerie pourraient être interprétées comme des formes de technologies ou de connaissances avancées qui auraient été marginalisées ou diabolisées durant la période coloniale.
« Nos ancêtres possédaient des connaissances extraordinaires qui ont été rejetées comme de la sorcellerie. Il faudrait aujourd’hui les étudier et les comprendre afin de voir ce qu’elles peuvent apporter au progrès scientifique », a-t-il soutenu.
Une position qui n’a pas manqué de susciter des réactions au sein de l’assistance, illustrant l’ampleur des débats soulevés par les rapports entre innovation technologique, patrimoine culturel et développement scientifique.
Vers une Constitution adaptée à l’ère numérique
Vingt ans après l’adoption de la Constitution du 18 février 2006, les réflexions menées à à l’amphithéâtre de l’Université de Kisangani témoignent de l’émergence de nouveaux défis institutionnels liés à la révolution numérique. Entre souveraineté des données, gouvernance de l’intelligence artificielle, accès à la connectivité et protection des citoyens dans le cyberespace, les universitaires plaident désormais pour une modernisation de la Loi fondamentale afin qu’elle réponde aux réalités technologiques du XXIe siècle.
Le débat reste ouvert, mais une conviction semble se dégager des travaux du colloque : l’avenir de la souveraineté nationale ne se jouera plus uniquement sur les territoires physiques, mais également dans l’univers numérique où circulent désormais les données, les connaissances et les décisions stratégiques.

FROK