Alors que les lampions des funérailles officielles se sont éteints à Paris, Kinshasa et Basoko le vendredi 10 juillet dernier, la ville de Kisangani, chef-lieu de la Tshopo, a choisi de faire de la résistance culturelle. Ici, la mort d’un digne fils ne se résume pas à l’immensité d’un cimetière parisien où repose désormais le feu Général d’armée Norbert Likulia Bolongo, ancien Premier ministre congolais, décédé le 25 juin 2026. À Kisangani, la tradition réclame ses droits, et elle le fait avec fracas, dignité et émotion.
Le dimanche 12 juillet 2026, la cour de la fondation pour le développement de Basoko a vibré sous les pas d’une foule immense. Portrait d’une page d’histoire et de culture écrite sous nos yeux par un peuple qui refuse l’amnésie.

Le Pacte du Sang au-dessus de la Distance
Pour comprendre la ferveur qui a emparé la cour de la fondation ce dimanche, il faut remonter aux sources de l’histoire. Il existe une alliance mystique, une relation de convivialité et un véritable pacte de sang entre les Lokele d’Isangi et le peuple SOO du territoire de Basoko. C’est ce lien indéfectible qui a poussé les filles et fils Lokele, réunis au sein de l’association LISUNGAMELI et portés par leur président national BAELONGANDI, à venir pleurer celui qu’ils appellent affectueusement leur « oncle », conformément aux exigences de la coutume.

La cérémonie qui s’est jouée sous nos yeux porte un nom double, reflet de cette gémellité culturelle : elle s’appelle MOHUI chez les SOO et LOKA chez les Lokele.
« On n’enterre pas un baobab dans le silence de la modernité sans que la terre des ancêtres ne résonne. »
Un Rituel Codifié : Chants, Lutte et Transmission
C’est le responsable des ressortissants du secteur de Bomenge résidant à Kisangani qui a pris le bâton de commandement pour présider cette cérémonie sacrée. S’exprimant dans la pure langue SOO, appuyé par un interprète en Lingala pour que le message pénètre les cœurs, il a lancé un appel vibrant à tous les gardiens de la coutume afin qu’ils se rangent derrière lui.
Avec la précision d’un archiviste de la mémoire collective, il a rappelé le protocole de deuil d’une grande personnalité au village :
- Les manifestations socio-culturelles indispensables ;
- Les chants et danses folkloriques LIBUNE ;
- La lutte traditionnelle, appelée LIBANDA chez les SOO.
Après cette mise au point magistrale, le président de séance a procédé à la remise du BOLUKANANGA (le droit coutumier) aux natifs de chaque secteur et chefferie, puis aux représentants des regroupements, villages et clans du secteur de Bomenge.

Le Climax : Le Face-à-Face des « Oncles »
Le moment tant attendu, emprunt de solennité et d’une douce théâtralité, est enfin arrivé. Flory LISULI LOMATA, secrétaire exécutif provincial de l’Union pour le développement de Basoko (UDEBA), s’est emparé du micro pour orchestrer la remise des droits coutumiers à la communauté Lokele.
C’est sous un tonnerre d’applaudissements et au rythme des taquineries ancestrales et amicales entre « Oncles » que le président national des Lokele, BAELONGANDI, entouré de son comité et des notables, a reçu le présent physique de ce pacte. Un tribut hautement symbolique et vivant :
- Du manioc frais et des bananes ;
- Des escargots et de l’huile de palme ;
- Une vache à quatre pattes, debout ;
- Une enveloppe financière.
Une Fin en Apothéose
La tristesse a fait place à la communion. La cérémonie du MOHUI-LOKA s’est clôturée tard dans la soirée sous le rythme frénétique du folklore LIBUNE, magistralement animé par l’artiste Alpha Number, qui a su faire vibrer la corde de la nostalgie et de la fierté culturelle.
Le Général Norbert Likulia Bolongo a peut-être trouvé sa dernière demeure à Paris, mais son esprit et son héritage ont été définitivement ancrés dans le sol de la Tshopo par ce rituel d’adieu que ni le temps, ni la distance ne pourront effacer. À Kisangani, la tradition a parlé, et de fort belle manière.
Frok
