Nouvelles communes à Kisangani : Un enseignant de l’ISP révèle les conclusions d’une étude scientifique

Redaction
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La perspective de création de nouvelles communes dans la ville de Kisangani continue de susciter le débat au sein de la communauté scientifique. Alors que le projet d’édit portant création de nouvelles communes figure parmi les matières inscrites au calendrier de la session ordinaire de septembre 2026 à l’Assemblée provinciale de la Tshopo, Joseph Ofeleke, assistant au Département des sciences historiques de l’Institut supérieur pédagogique de Kisangani, apporte un éclairage fondé sur une réflexion scientifique menée bien avant les récentes évolutions politiques et sécuritaires dans la région.
S’adressant à la rédaction de depechesdelatshopo.com, cet enseignant-chercheur rappelle qu’il a consacré un article scientifique à la question de l’organisation spatiale et administrative de Kisangani avant même le déclenchement du conflit Mbole-Lengola. Il regrette cependant que les travaux scientifiques produits localement rencontrent encore d’importantes difficultés de vulgarisation et restent souvent confinés dans les milieux académiques.
« J’ai un article scientifique publié sur ça bien avant le déclenchement du conflit Mbole-Lengola. Malheureusement, nous sommes confrontés aux difficultés de vulgarisation scientifique », explique Joseph Ofeleke.
Une ville dont la croissance dépasse les limites héritées de la période coloniale
Au cœur de son analyse, l’enseignant-chercheur place la dynamique démographique de Kisangani. Selon lui, l’accroissement de la population et l’expansion progressive de l’espace bâti ont conduit la ville à dépasser largement le périmètre urbain hérité de l’époque coloniale.
Cette extension spatiale pose, à ses yeux, une question fondamentale : comment adapter l’organisation administrative de la ville à sa réalité démographique, foncière et territoriale actuelle ?
L’un des espaces directement concernés par cette transformation est le secteur de Lubuya Bera.
Joseph Ofeleke estime que l’expansion urbaine exerce une pression croissante sur ce secteur, lequel conserve une organisation administrative de nature rurale alors qu’une partie importante de son espace se retrouve désormais dans la dynamique d’expansion de Kisangani.
Cette situation crée, selon son analyse, une forme de superposition administrative.
Lubuya Bera, au cœur d’une complexité territoriale
Pour Joseph Ofeleke, Lubuya Bera présente une configuration administrative particulière : il s’agit d’un secteur à caractère rural placé dans l’environnement immédiat d’une ville qui relève, elle, d’une juridiction urbaine.
La proximité avec plusieurs communes de Kisangani ainsi qu’avec différents territoires voisins — notamment Opala, Isangi, Ubundu, Banalia et Bafwasende selon son analyse — accentue cette complexité territoriale.
Cette configuration peut également produire des chevauchements dans la gestion des espaces nouvellement lotis, notamment lorsqu’une même zone est revendiquée ou administrée suivant des logiques territoriales différentes.
L’enjeu n’est donc pas uniquement administratif. Il touche également à la gestion foncière, à la fiscalité locale, à l’aménagement urbain et aux rapports entre les communautés.
Le facteur communautaire dans les tensions territoriales
L’autre dimension soulevée par l’enseignant-chercheur concerne les revendications foncières et historiques autour de Lubuya Bera.
Selon Joseph Ofeleke, cet espace est revendiqué comme territoire d’appartenance par trois communautés. Cette pluralité de revendications, dans un contexte de pression démographique et d’expansion urbaine, constitue un facteur potentiel de tensions.
Il convient toutefois, dans une approche scientifique, de distinguer les revendications communautaires, les droits fonciers légalement établis et les compétences administratives reconnues par l’État. La question territoriale ne saurait être tranchée uniquement sur la base d’une appartenance coutumière revendiquée ; elle nécessite également l’examen des textes juridiques, des limites administratives et des données cartographiques et foncières.
De six à dix communes : une proposition de réorganisation
Face à cette situation, Joseph Ofeleke avance une série de pistes de réforme.
La première consiste à revoir les limites administratives historiques de Kisangani afin de les adapter à l’évolution actuelle de l’espace urbain.
La deuxième piste concerne la suppression du secteur de Lubuya Bera en tant qu’entité rurale dans l’espace destiné à être intégré à l’organisation urbaine.
La troisième consiste à créer de nouvelles entités administratives urbaines, avec l’hypothèse de faire passer Kisangani de six à dix communes, notamment dans l’ancien espace relevant de Lubuya Bera.
L’objectif recherché serait de rapprocher l’administration des populations, de clarifier les compétences territoriales, d’améliorer la planification urbaine et de réduire les situations de chevauchement administratif.
Une question de fiscalité et de gouvernance
L’un des arguments avancés par Joseph Ofeleke concerne également la gestion des recettes.
Lorsque plusieurs structures administratives interviennent sur un même espace, explique-t-il, il peut apparaître des difficultés dans l’identification de l’autorité compétente pour percevoir certaines taxes et redevances. D’où la nécessité, selon cette analyse, de clarifier les ressorts territoriaux et les compétences des différentes entités.

La Loi organique n° 08/016 du 07 octobre 2008 fixant la composition, l’organisation et le fonctionnement des Entités Territoriales Décentralisées (ETD) en République Démocratique du Congo, ainsi que leurs rapports avec l’État et les Provinces. reconnaît précisément à la commune une autonomie de gestion et lui attribue notamment des compétences en matière d’organisation des services communaux, de budget et de gestion des ressources relevant de ses compétences.
Une délimitation claire des nouvelles communes apparaît ainsi comme un préalable important à une administration cohérente des territoires concernés.
La création d’une commune : une procédure qui ne relève pas de la seule province
Sur le plan juridique, Joseph Ofeleke rappelle également que la création d’une commune obéit à une procédure nationale précise.
La Constitution congolaise reconnaît la ville, la commune, le secteur et la chefferie comme des entités territoriales décentralisées dotées de la personnalité juridique et bénéficiant de la libre administration ainsi que de l’autonomie de gestion de leurs ressources.

La Loi organique n° 08/016 du 07 octobre 2008 fixe la composition, l’organisation et le fonctionnement des Entités Territoriales Décentralisées (ETD) en République Démocratique du Congo, ainsi que leurs rapports avec l’État et les Provinces précise, en son article 46, qu’une commune peut notamment être une subdivision d’une ville ou une agglomération d’au moins 20 000 habitants à laquelle un décret du Premier ministre confère le statut de commune. Ce décret intervient sur proposition du ministre ayant les Affaires intérieures dans ses attributions, après avis conforme de l’Assemblée provinciale.
Cette disposition est importante dans le débat actuel à Kisangani : l’Assemblée provinciale intervient dans la procédure, mais elle ne crée pas elle-même, par simple édit, une commune au sens de l’article 46.
Le processus suppose donc un dossier territorial et administratif suffisamment documenté : population concernée, limites proposées, cartographie, infrastructures, services publics, potentialités économiques et fiscales ainsi que capacités administratives et financières.
De la proposition provinciale au décret national
Dans cette logique, l’Assemblée provinciale de la Tshopo constitue une étape déterminante puisque son avis conforme est requis par la loi. Mais l’acte juridique conférant le statut de commune demeure un décret du Premier ministre, pris sur proposition du ministre compétent.
Une fois la nouvelle commune légalement créée, elle est appelée à fonctionner avec les organes prévus par la loi : le Conseil communal comme organe délibérant et l’exécutif communal comme organe de gestion. La loi prévoit notamment le Bourgmestre et le Bourgmestre-adjoint

La mise en place effective de nouvelles communes à Kisangani devrait donc être accompagnée d’un travail préalable de cartographie, de délimitation, d’inventaire des infrastructures, d’identification des recettes et de clarification des compétences.
La recherche scientifique au service de la décision publique
Au-delà du débat institutionnel, la réflexion de Joseph Ofeleke pose une question plus large : comment faire de la recherche scientifique locale un outil d’aide à la décision publique ?
Pour cet enseignant-chercheur, l’expérience de Kisangani montre que les universités et instituts supérieurs disposent d’un potentiel important pour documenter les mutations démographiques, spatiales, historiques et sociologiques auxquelles les pouvoirs publics doivent répondre.
La création éventuelle de nouvelles communes ne devrait donc pas seulement être envisagée comme une opération de découpage administratif. Elle pourrait constituer l’aboutissement d’une réflexion plus large associant recherche scientifique, cartographie, démographie, droit administratif, gouvernance locale, gestion foncière et planification urbaine.
À Kisangani, le débat sur le passage éventuel de six à dix communes ouvre ainsi une nouvelle séquence de réflexion sur l’avenir administratif de la ville. Et, derrière la question du nombre de communes, se pose finalement une interrogation essentielle : comment adapter l’administration d’une ville en pleine expansion aux réalités démographiques, territoriales et sociales du Kisangani d’aujourd’hui ?