Le débat sur le maintien des filles enceintes dans les établissements scolaires s’enflamme à travers la République Démocratique du Congo. Au cœur de cette actualité brûlante, le point de vue tranché du Professeur Ordinaire Paul Vitamara Masimango, docteur à thèse en pédagogie, ne passe pas inaperçu. Enseignant à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation de l’Université de Kisangani, mais aussi ancien Directeur Général de l’Institut Supérieur Pédagogique (ISP) Kisangani, ce spécialiste de l’éducation s’est exprimé depuis Bunia, où il séjourne dans le cadre de ses activités académiques.
Pour le Professeur Vitamara, il est nécessaire de distinguer les filles-mères des filles enceintes, car les défis qu’elles posent dans le cadre scolaire ne sont pas de même nature. « Les filles-mères sont celles qui ont déjà accouché et qu’on cherche à réinsérer. Les filles enceintes, elles, n’ont pas encore accouché. Elles sont toujours grosses et présentes dans les classes. Je m’imagine une élève enceinte en 5e ou 6e année primaire, ou même en 7e et 8e année de l’enseignement de base. Cela suscite de nombreuses interrogations », explique-t-il.
Les difficultés de réinsertion scolaire des filles-mères, déjà bien documentées dans les recherches menées par le professeur, démontrent que ces jeunes femmes sont souvent la cible de moqueries, de stigmatisations, voire de rejet par leurs pairs. « Beaucoup d’entre elles refusent de retourner à l’école pour ne pas être pointées du doigt comme des « filles-mamans » », affirme le professeur.
Face à cette réalité, l’expert redoute des conséquences encore plus complexes pour les filles enceintes intégrées dans les salles de classe traditionnelles. Non seulement leur apparence physique pourrait susciter des réactions négatives dans un environnement où les élèves traversent eux-mêmes la période sensible de la puberté, mais les symptômes de grossesse — tels que vomissements, fatigue chronique et troubles émotionnels — pourraient perturber à la fois leur apprentissage et la gestion pédagogique de l’enseignant.
Le Professeur Vitamara met également en lumière les défis psychologiques, moraux et éthiques d’une telle cohabitation. Il rappelle que l’école, en tant qu’espace éducatif, doit préserver un climat propice à l’apprentissage pour tous. « Comment les enseignants vont-ils gérer cela ? Et les chefs d’établissement ? Il ne faut pas oublier que nous sommes aussi en Afrique, avec un cadre moral et culturel spécifique. »
Une piste innovante : des écoles spéciales pour filles enceintes
Dans un esprit constructif, le professeur propose une solution alternative audacieuse : la mise en place d’écoles spéciales pour filles enceintes. « Si nous avons des écoles pour sourds-muets, pour aveugles ou pour handicapés mentaux, pourquoi ne pas réfléchir à une école spéciale pour les filles enceintes ? », suggère-t-il.
Ce type d’établissement, selon lui, offrirait à ces jeunes filles un espace d’accueil temporaire pendant deux années : la première pour vivre leur grossesse dans la dignité et la sérénité, et la seconde pour l’allaitement et le soutien psychopédagogique. À l’issue de cette période, elles pourraient réintégrer le circuit scolaire classique avec un meilleur équilibre émotionnel, social et scolaire.
Le professeur reconnaît que la démarche vise également à restaurer l’équité éducative, car pendant que les garçons responsables de ces grossesses poursuivent leur scolarité sans entraves, les filles en paient le lourd tribut de la marginalisation.
Un appel à la réflexion collective
Le débat est lancé. Les autorités éducatives, les parents, les enseignants et les acteurs de la société civile sont interpellés. La prise en charge des filles enceintes à l’école ne saurait se limiter à une simple tolérance administrative. Il s’agit ici d’un enjeu de dignité humaine, de santé mentale, d’équité pédagogique et de responsabilité collective.
Dans un contexte de nouvelle citoyenneté prônée par l’État congolais, l’école du futur devra intégrer ces réalités sociales complexes sans compromettre ni l’inclusion, ni la qualité de l’éducation. Reste à savoir si cette proposition d’écoles spéciales, éthiquement audacieuse mais pragmatiquement réfléchie, rencontrera un écho favorable au sein du ministère de l’Éducation et au-delà.
Affaire à suivre.
