Le 24 novembre 1975 reste une date majeure dans l’histoire médiatique de Kisangani. Ce jour-là, la télévision faisait officiellement son entrée dans la ville, alors chef-lieu de la région du Haut-Zaïre, aujourd’hui province de la Tshopo. Baptisée à l’époque Télé-Zaïre, l’actuelle Radio-Télévision Nationale Congolaise (RTNC) ouvrait ainsi une nouvelle page dans l’histoire de l’audiovisuel à Kisangani.
Cinquante et un ans après, quelques témoins de cette naissance historique sont encore là pour en raconter les premières heures. Parmi eux figure Floribert Folo Bilambo, affectueusement appelé « Papa Folo », ancien directeur provincial de la RTNC aujourd’hui admis à la retraite. Âgé de plus de 80 ans, il demeure l’un des rares témoins directs de cette journée qui a profondément marqué les Boyomais.
De passage à la station provinciale de la RTNC Tshopo, comme il en a régulièrement l’habitude, Papa Folo replonge dans ses souvenirs.
« Je me rappelle que ce jour-là, le président Mobutu était accompagné du général Kikunda Ombala, natif de l’ancienne région du Haut-Zaïre, pour venir inaugurer officiellement Télé-Zaïre », raconte-t-il.
Selon son témoignage, le chef de l’État de l’époque avait notamment rencontré le responsable provincial de l’information, fonction qui ne portait pas encore le titre de directeur provincial. Il lui aurait alors lancé cette phrase en lingala : « Bobatela eloko yo, napesi bino eloko kitoko, bobatela yango », autrement dit : « Prenez soin de cet outil de communication que je vous apporte, protégez-le. »
Une ville découvre la télévision
L’arrivée de Télé-Zaïre constitue alors un véritable événement pour Kisangani. Pour une population qui, jusque-là, avait principalement accès aux programmes télévisés diffusés depuis Kinshasa, l’installation d’une télévision locale représente une nouveauté considérable.
Mais une difficulté se pose immédiatement : la majorité des habitants ne possède pas encore de téléviseur à domicile.
« Les gens étaient très heureux de constater que le gouvernement avait installé Télé-Zaïre à Kisangani », se souvient Floribert Folo Bilambo.
L’arrivée du nouveau média entraîne également une forte demande en postes téléviseurs. Les commerçants saisissent l’occasion pour approvisionner le marché. Pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’en procurer, des postes sont installés dans certains lieux publics, notamment dans des bureaux communaux et à différents endroits de la ville, permettant à plusieurs personnes de suivre les programmes.
Une formule qui rappelle, toutes proportions gardées, les rassemblements populaires organisés aujourd’hui autour des grands écrans lors des événements sportifs majeurs.
Une télévision aux moyens et aux horaires encore limités
À ses débuts, la télévision de Kisangani fonctionne selon une organisation très différente de celle d’aujourd’hui. Les émissions sont diffusées de 17 heures à 23 heures, les mardis, jeudis et samedis.
Floribert Folo Bilambo occupait alors le poste d’adjoint au régisseur général.
Le travail reposait notamment sur une importante préparation documentaire. La régie générale disposait d’une filmothèque dans laquelle les animateurs venaient rechercher les éléments nécessaires pour illustrer leurs émissions.
« Avant de présenter une émission, l’animateur devait se référer à la régie pour obtenir la documentation nécessaire qui allait illustrer le sujet qu’il comptait aborder », explique-t-il.
Cette organisation témoignait déjà d’une exigence : faire correspondre le contenu présenté à l’antenne avec les éléments documentaires disponibles.
Une équipe pionnière bien formée
La première équipe de Télé-Zaïre à Kisangani était composée de plusieurs catégories de professionnels recrutés par groupes de quatre : journalistes, animateurs, régisseurs, opérateurs de prise de vue et opérateurs de prise de son.
Avant et après l’inauguration, des formateurs venus de Kinshasa accompagnent les nouvelles recrues afin de transformer la formation théorique en pratique professionnelle.
Parmi eux, Floribert Folo Bilambo évoque particulièrement feu Hery Mambo Adjugujambe, qui restera plusieurs mois auprès des journalistes.
« Il devait les accompagner pendant trois ou quatre mois pour éviter des erreurs par rapport à ce qu’on avait reçu comme formation. Nos formateurs étaient là, ils nous suivaient au jour le jour et nous corrigeaient », se rappelle-t-il.
Une méthode d’encadrement qui, selon ce témoin, avait pour objectif d’installer dès les premières années une véritable culture professionnelle au sein de la nouvelle télévision.
De Télé-Zaïre à la RTNC : 51 ans de mutations
Un demi-siècle plus tard, le paysage audiovisuel n’a plus grand-chose à voir avec celui de 1975. Les caméras, les moyens de production, la diffusion, le montage et les modes de consommation de l’information ont profondément changé sous l’effet du numérique.
Mais pour Papa Folo, cette évolution technologique ne doit pas faire perdre de vue l’essentiel : la conscience professionnelle.
Son conseil aux jeunes journalistes et animateurs est sans équivoque : aimer son métier, continuer à apprendre, améliorer sa manière de travailler et surtout effectuer des recherches avant de produire et de diffuser l’information ou émission.
À l’époque des pionniers, rappelle-t-il, l’intelligence artificielle n’existait pas. Aujourd’hui, elle constitue une nouvelle opportunité que les jeunes professionnels doivent apprendre à exploiter avec discernement pour améliorer la qualité de leur travail.
Cinquante et un ans après le 24 novembre 1975, l’histoire de la télévision à Kisangani ne se résume donc pas à l’inauguration d’un émetteur ou à l’installation de quelques téléviseurs dans les espaces publics. Elle raconte aussi la naissance d’une génération de professionnels, formés dans des conditions exigeantes, dont certains ont consacré plusieurs décennies à l’information et à l’audiovisuel congolais.
Pour la RTNC Tshopo, cette mémoire constitue un patrimoine professionnel à préserver et à transmettre aux nouvelles générations.
FROK
