Depuis bientôt cinq ans, une ritournelle familière précède inlassablement le journal parlé en français sur les antennes de la RTNC Kisangani. Quelques minutes avant que l’actualité ne prenne ses droits, la voix d’Abeti Masikini s’élève, portée par la chanson « Likayabu ». Un choix qui, au fil du temps, a suscité interrogations et curiosités : pourquoi cette œuvre en particulier ? Et surtout, quels liens profonds l’unissent à la ville de Kisangani ?
Ces questions ont trouvé un éclairage singulier lors du vernissage de l’ouvrage Portrait pluriel de la ville de Kisangani en poèmes et en chansons, de l’écrivain congolais Joseph César Afundi Monene. La cérémonie, tenue le samedi 6 décembre 2025 dans la salle de l’Alliance française de Kisangani, a été l’occasion d’un retour érudit et sensible sur cette chanson emblématique. Le professeur ordinaire Émile Bongeli Yeikelo Yaato, préfacier de l’ouvrage, ainsi que l’auteur lui-même, se sont longuement arrêtés sur la portée symbolique et affective de Likayabu.
« Likayabu », littéralement poisson salé, est bien plus qu’une simple évocation gastronomique. Abeti Masikini y confie la nostalgie qui l’envahit lors de ses longues pérégrinations à l’étranger. Loin de son pays, et plus encore de Kisangani, sa ville natale, l’artiste ressent avec acuité le manque des saveurs familières, de ces mets qui incarnent pour elle l’âme même du bercail. À travers cette chanson, Abeti donne une voix à l’exil intérieur, celui qui se vit dans l’estomac autant que dans le cœur.
L’écrivain congolais Joseph César AFUNDI Monene a mis en lumière le dialogue subtil entre Likayabu et une autre œuvre de la diva congolaise, « Singa Mwambi ». Rapprochées l’une de l’autre, ces deux chansons révèlent une trajectoire émotionnelle cohérente : la peine et le manque d’abord, puis la joie intense du retour. Dans Singa Mwambi, Abeti exprime un bonheur débordant à l’idée de regagner Kisangani. Cette allégresse trouve sa source, entre autres, dans la perspective tant attendue de renouer avec les délices culinaires de sa terre natale.
Car revenir à Kisangani, pour Abeti Masikini, c’est retrouver les « merveilles de la ville » dans leur expression la plus charnelle : sa gastronomie sui generis. L’artiste le chante sans détour :
« Siku nitafika, siku nitafika, nitakula kwanga na likayabu, lituma na samaki, wali na sombe… »
— Le jour où j’arriverai chez nous, je mangerai la chikwangue avec du poisson salé, le lituma au poisson frais, le riz aux feuilles de manioc…
Dans cette énumération savoureuse, Abeti déroule tout un patrimoine culinaire : le gâteau relevé au curcuma (mandjano na ndalasini), les beignets — sans doute de banane — accompagnés de poisson ou de viande frite (mukate na kamundele), sans oublier le manioc frit bien pimenté (molé), que Pis Mamba célèbre également dans sa chanson « Boyoma ». Chaque plat devient un marqueur identitaire, un souvenir incarné, une promesse de plénitude.
À l’inverse, les cuisines exotiques goûtées à l’étranger sont décrites comme fades, sans âme, incapables de combler le manque. Elles ne font, selon Abeti, que « gonfler inutilement l’estomac » — « nachoka na bitu ya kuvimbisa tumbu ». Ainsi, Likayabu oppose deux mondes : celui de l’errance, insipide et frustrant, et celui du retour, riche de sens et de saveurs.
En programmant régulièrement cette chanson avant le journal parlé, la RTNC Kisangani ne fait donc pas qu’installer un rituel musical. Elle convoque une mémoire collective, rappelle l’attachement viscéral à la ville, à son histoire, à sa culture. Likayabu devient alors un prélude symbolique à l’information, une manière de dire que l’actualité, aussi sérieuse soit-elle, s’enracine toujours dans une identité, dans un terroir.
À la croisée de la musique et de la littérature, l’analyse proposée par Joseph César Afundi Monene et Émile Bongeli redonne à cette chanson toute sa profondeur. Likayabu n’est pas seulement une nostalgie chantée ; elle est un poème sonore dédié à Kisangani, une célébration intime de ce que signifie, pour un artiste et pour tout un peuple, rentrer chez soi.
FROK
