Vingt-six ans après le déclenchement de la tragique Guerre de Six Jours de Kisangani, la mémoire collective demeure vive à Kisangani. Le 5 juin 2026, à l’occasion de ce douloureux anniversaire, une question simple a été posée aux internautes : « Où la guerre vous a-t-elle trouvés ? »
Les réponses publiées sur Facebook et WhatsApp ont rapidement transformé cet échange en un véritable devoir de mémoire. Étudiants, enseignants, commerçants, journalistes, parents de famille et écoliers ont ravivé des souvenirs enfouis, témoignant de la violence d’un conflit qui a bouleversé la vie de toute une génération de Boyomais.
Pour beaucoup, tout a commencé aux environs de 9 h 45. À l’Université de Kisangani, plusieurs anciens étudiants se souviennent encore de la première détonation qui interrompit brutalement les cours. Joseph Omatoko Mutangala suivait un cours de physique dans la salle A400. Tytiana Singa Singa assistait à un cours de psychologie générale dans l’amphithéâtre. Christian Lifenya, alors étudiant en médecine, raconte avoir mis plusieurs heures pour rejoindre son domicile, tandis que Patrice-Thomas Akala et Francis Isogo évoquent un parcours « infernal » pour regagner Matete.
Dans les écoles de la ville, la panique s’empara également des élèves et des enseignants. Philippe Asani se trouvait au Lycée Mapendano, Elie Munganga à l’Athénée Scientifique, Joe Pascal Lundula au Home Feyen et Junior Kangamina à l’Institut de Kisangani. Tous décrivent la même scène : des explosions soudaines, des balles sifflant au-dessus des têtes, des enfants courant dans toutes les directions à la recherche d’un refuge ou d’un chemin vers leurs familles.
Cheik Olinda, alors finaliste du secondaire, garde le souvenir d’une fuite éprouvante avec ses trois jeunes frères. Pendant quatre heures, ils ont progressé à travers des parcelles et des terrains vagues, rampant parfois pour éviter les tirs. « Aujourd’hui cela ressemble à un film d’Hollywood, mais c’est du vécu », résume-t-il.
D’autres témoignages révèlent l’angoisse des parents. Abraham Komba Kanyonyo raconte avoir passé sept heures à rechercher sa fille de neuf ans, élève au Lycée Mapendano. Pendant ce temps, son fils, scolarisé à l’Institut Saïo, traversait une zone devenue champ de bataille. Simon Bokongo Kawaya, lui, se trouvait aux Cliniques Universitaires lorsque les combats ont éclaté. Sa priorité fut immédiatement de retrouver sa fillette de dix mois restée à la maison.
Les journalistes de la ville n’ont pas été épargnés. Christine Bingaya animait une émission à la RTNC Kisangani lorsque les premières explosions retentirent. Justin Bonyoma se rappelle l’atmosphère de tension qui régnait à la station radio, où les responsables demandaient au personnel d’éviter tout mouvement de panique.
Au marché central, Albert Neville Bonyoma célébrait son anniversaire autour d’un liboke lorsqu’il fut surpris par les premiers tirs. Candelard Kitoko, vendeur lui aussi, évoque les corps rencontrés sur le chemin du retour vers Plateau Boyoma. Dans les quartiers, les habitants se réfugiaient où ils pouvaient, parfois durant plusieurs jours, comme Alphonse Bakunda, resté confiné avec sa famille dans une chambre de l’IFCEPS du Mont Kitenge.
Même loin du centre-ville, les échos de la guerre résonnaient. Depuis Bavandomo, dans le territoire de Bafwasende, Bismick Boele suivait les reportages diffusés par Radio France Internationale. Jean-Paul Ndi-Aye se souvient également de la voix des correspondants de la RFI relatant les combats en direct.
Au-delà des récits individuels, un sentiment commun se dégage : celui d’une ville meurtrie mais résiliente. Plusieurs internautes rappellent les milliers de morts, les blessés, les familles dispersées et les infrastructures détruites lors des affrontements entre les armées rwandaise et ougandaise sur le sol congolais.
Raphaël Kinyamba Wembolua se rappelle notamment que plus de 5 000 personnes avaient trouvé refuge sur le campus universitaire. D’autres évoquent les longues marches vers Yakusu, PK18, Mubi ou encore la route de Banalia pour échapper aux bombardements.
Vingt-six ans après, les souvenirs restent intacts. Les noms des victimes continuent d’habiter les mémoires, tandis que les survivants transmettent leur vécu aux nouvelles générations. À travers ces témoignages, les Boyomais rappellent une vérité essentielle : la Guerre de Six Jours n’est pas seulement une page d’histoire. Elle demeure une blessure collective, un devoir de mémoire et un appel permanent à la paix.
Le 5 juin 2026, en racontant où la guerre les avait trouvés, les habitants de Kisangani ont surtout montré que, malgré le temps écoulé, la mémoire des événements de juin 2000 reste profondément ancrée dans l’âme de la ville.
FROK
