Kisangani : Le roman « L’Envoûté » de Nestor-Chantal TIETIE Ibinda M’SEMO : Quand la littérature devient témoin d’un mystère africain

Redaction
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Et si, parfois, la littérature servait à dire ce que les mots scientifiques n’expliquent pas ? Et si un roman pouvait porter la mémoire collective d’un peuple, son invisible, ses douleurs muettes et ses miracles têtus ? C’est le pari audacieux que relève L’Envoûté, une œuvre poignante de l’écrivain congolais Nestor-Chantal TIETIE Ibinda M’SEMO, récemment publiée aux éditions Bé.Net. Sur 229 pages denses, préfacées par le professeur Jules MAIDIKA Assana, l’auteur ne raconte pas seulement une histoire : il fait entrer son lecteur dans une Afrique profonde, spirituelle, et souvent incomprise.

Dans L’Envoûté, le réel et l’invisible s’entrelacent avec une fluidité troublante. On y suit Kapombo, un jeune étudiant dont la foi déplace les montagnes. Grâce à ses prières, il parvient à guérir Lazarette, une mère de cinq enfants victime d’un envoûtement ourdi par son propre mari. Mais cette guérison, loin d’apaiser les esprits, réveille la vengeance. Kapombo est alors enlevé, séquestré sous les eaux de la rivière Rubi pendant trois jours et trois nuits. Il en sort vivant.

Une telle histoire pourrait passer pour de la pure fiction. Mais ici, la frontière entre l’imaginaire et le vécu se trouble. Car ce que l’auteur livre, c’est aussi sa propre expérience : dans les années 1990, alors étudiant à Buta, il fut réellement kidnappé et porté disparu dans des circonstances similaires. Le roman devient donc témoignage, miroir d’un vécu personnel transfiguré par l’écriture.

Une vérité ignorée

L’Envoûté est une œuvre difficile à classer. Roman ? Récit initiatique ? Document ethnographique ? Elle est tout cela à la fois. Car elle parle d’un Congo que l’Occident refuse parfois de voir : un Congo où l’invisible est aussi réel que les murs d’une maison. Là où certains crient à la superstition, TIETIE M’SEMO oppose une vérité culturelle. Et il le fait avec une sagesse tranquille, sans prosélytisme, mais avec la force de celui qui a vu, vécu, survécu.

Nestor-chantal TIETIE

« Nul ne peut dire que le rouge n’existe pas simplement parce qu’il est daltonien », écrit-il en substance. Une phrase qui résume à elle seule la démarche de l’auteur : réveiller les consciences, ouvrir les yeux sur ce que la rationalité occidentale rejette trop souvent par réflexe.

Une voix rare et précieuse

Nestor-Chantal TIETIE Ibinda M’SEMO n’est pas un novice. Né en 1944 à Manzengele, diplômé de philosophie orientale à l’université Grégorienne de Rome en 1974 et licencié en français à l’ISP Kisangani en 2000, il est aujourd’hui chef des travaux à l’ISP/Kisangani. Avant l’ISP Kisangani, il a été étudiant à l’ISP Buta. Sa vie entière a été consacrée à l’enseignement( enseignant de français au lycée technique Mapendano et Groupe scolaire de l’université de Kisangani), à l’écriture, et à la transmission. Ses œuvres précédentes, du recueil de poèmes La feuille balottée à la pièce L’étudiant Mambo, témoignent d’un engagement constant pour une littérature qui pense et panse.

Dans un pays où la survie est devenue la préoccupation première, où la culture peine à trouver sa place, L’Envoûté rappelle que les peuples ne se nourrissent pas que de pain. Ils vivent aussi de leurs histoires, de leurs spiritualités, de leurs livres. Ce roman en est un bel exemple.

Lire pour comprendre

À travers Kapombo, c’est toute une jeunesse congolaise qui s’exprime : une jeunesse croyante, combattive, parfois sacrifiée. C’est aussi un appel aux lecteurs africains et non africains à reconnaître que l’Afrique n’est pas un simple décor d’exotisme, mais un continent riche de ses vérités propres.

L’Envoûté n’est pas un simple livre. C’est une main tendue vers un autre regard, une autre lecture du monde. Et si vous ouvrez ses pages, peut-être serez-vous, vous aussi, un peu envoûté.

FROK