Ils sont des dizaines, parfois des centaines, à dormir à même le sol, à grandir sans repère, à survivre sans protection. Ce samedi 17 mai 2025, à la place des Martyrs de Kisangani, ces enfants souvent invisibles ont été rassemblés, écoutés, soignés. Des enfants dits « de la rue », des jeunes en rupture avec leur famille, leur école, leur avenir — mais pas avec leur humanité.
Derrière cette initiative, un homme : le professeur Trésor Grison Kakumbi Belumba. Philosophe de formation, il a fait de l’éducation en contexte de conflit son cheval de bataille. À la tête d’un laboratoire de recherche spécialisé dans les droits de l’enfant, il sillonne depuis des mois les artères de Kisangani, recense, interroge, soigne, oriente. Il ne cherche pas à retirer les enfants de la rue par la force. Il les accompagne là où ils sont. Car pour lui, l’essentiel est de comprendre avant d’agir.
La rue comme réalité, non comme choix
« Un enfant ne choisit pas la rue. Il y est poussé, souvent par la pauvreté, la perte d’un parent, les conflits familiaux », explique-t-il. Après de nombreux échanges avec des chercheurs locaux et internationaux, une conclusion s’impose : la seule approche qui porte ses fruits, c’est celle de la prise en charge dans la rue elle-même. Ne pas attendre que l’enfant vienne vers l’aide, mais aller vers lui.
Sur la centaine d’enfants présents ce jour-là, plus de 80 portaient des plaies, conséquences de bagarres, de chutes, de pluies incessantes. « La rue blesse. Elle tue parfois. Mais tant qu’ils y sont, nous devons leur offrir le minimum : des soins, de l’écoute, un peu de dignité », martèle le professeur.

Éduquer sans imposer, soigner sans juger
L’action de l’équipe ne s’arrête pas à la santé. Elle s’étend à l’éducation, avec deux axes : alphabétiser ceux qui n’ont jamais mis les pieds à l’école, et former ceux qui aspirent à un métier, une utilité dans la société. « On leur apprend à lire, écrire, mais aussi à rêver. À espérer autre chose que la violence quotidienne. »
Mais il faut composer avec la réalité : tous ne veulent pas aller dans les centres. « Certains enfants rejettent les règles strictes. Ils préfèrent la rue à une vie trop encadrée. On ne peut pas les forcer. On s’adapte. »
Pour les filles, la situation est encore plus critique. Menstruations sans hygiène, grossesses précoces, exploitation sexuelle… Certaines ont à peine 12 ans. « Si l’on n’intervient pas avec un suivi médical, psychologique et social, on court vers des drames », alerte le professeur Belumba.
Une mission, un combat, un espoir
Depuis les carrefours de la commune de Makiso jusqu’aux coins reculés de Kabondo, les équipes du laboratoire identifient les enfants, leur parlent, les soignent. Des points focaux sont mobilisés dans chaque quartier. Des coiffeurs partenaires aident à traiter les infections capillaires. Des bénévoles enseignent l’hygiène : se laver, se brosser les dents, se respecter.

Mais derrière cette action de terrain, il y a une interpellation plus large : celle du respect du droit. La Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant, la Charte africaine, la loi congolaise… Autant de textes que la réalité contredit chaque jour. « Un enfant malade, blessé, ou emprisonné pour un vol de pain, c’est un enfant dont le droit est piétiné », dénonce Belumba. Il appelle les juristes, les professionnels, les humanitaires, à se mobiliser.
Briser le silence, rallumer la solidarité
Jusqu’ici, ces actions se menaient dans l’ombre. Désormais, elles veulent éclater au grand jour. Non pour briller, mais pour réveiller. « Nous voulons alerter. Rappeler que ces enfants ne sont pas des délinquants. Ils sont les victimes silencieuses d’un système qui les oublie. »
Le professeur le répète : il ne s’agit pas de charité, mais de justice. Il ne demande pas la pitié, mais la responsabilité collective. Car la rue ne doit jamais devenir une fatalité.
Et ce samedi 17 mai, à Kisangani, la place des Martyrs n’a pas été qu’un lieu de rendez-vous. Elle est devenue le symbole d’un espoir : celui que, peut-être, un jour, plus aucun enfant n’aura pour seul toit le ciel.
FROK
